Subjuguée par une Salers

Certain pourrait penser que mon indicible foi s’est forgée lors d’une épopée cinématographique telle Pina, de Wim Wenders mais il n’en est rien. Ce désir ardant de comprendre et d’explorer la stéréoscopie comme autre langage audio-visuel est née, il y a neuf ans, grâce à une vache !

Alors photojournaliste j’assistais (par un heureux hasard) Alain Derobe (mon père) en prises de vues photos reliefs, parallèlement à l’équipe caméras d’un film pour le parc Vulcania.

Et elle était là, devant moi, cette rousse au masticage impassible, à jouer les actrices sur fond bleu, en plein pâturage auvergnat. Affairé avec le matériel, je ne lui prêtais pas toute mon attention lorsque le réalisateur, François Garnier, me proposa de regarder l’image  « live relief » par l’entremise d’une visionneuse.

Fascination ! La vache m’apparaissait comme sous un nouveau jour et plus vraie que nature dans cette petite boîte. L’originale à quelques mètres de moi faisait figure de pâle copie car j’avais soudain l’illusion de percevoir PLUS. PLUS de galbe, de volume, presque plus de grâce, où chacun de ses poils se détachait d’avantage et luisait d’une plus grande intensité, la masse de son corps,  la rugosité de sa langue, presque l’odeur du fourrage.

Stupéfaction ! L’image stéréoscopique transfiguraient les éléments qui l’habitaient, en m’attirant juste par leur présence. Ma sensation fut physique, tactile et sensorielle : j’étais happée par un lien invisible qui sortait de l’écran pour s’accrocher à moi, quelque part entre le cœur et l’estomac.

Garder le lien

Nouvelle vocation, j’ai mis mes mots, mes images fixes entre parenthèses pour devenir stéréographe auprès d’Alain et des membres d’Amak Studio. J’ai eu la chance inestimable d’apprendre avec des hommes expérimentés dans divers domaines, des libres penseurs-constructeurs, des chercheurs-artisans convergeant tous vers l’envie d’une terre inconnue. Avançant, enthousiastes, dans le Pourquoi et le Comment.

La première notion qui fit tilt dans ma tête pour décrire une image stéréoscopique est celle de « boite scénique » qu’utilisait mon père.

Une image stéréoscopique avec ces réglages 3D créée, sur un écran plat, une illusion d’optique presque palpable de chaque chose en volume (plus ou moins expansé), ainsi qu’une perception de profondeur (plus ou moins déployée) qui s’étend au-delà de l’écran, sur le plan de l’écran et peut aussi s’avancer extrêmement près des spectateurs. L’audience se trouve alors face à une image qui prend chair et évolue dans une profondeur comme sur une scène de théâtre.

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 Illustration Alain Derobe

Susciter l’envie

En regardant ce dessin comment ne pas s’interroger sur l’utilisation de cette boîte scénique par : la narration, la mise scène, le découpage, la lumière, le mouvement, aux raccords, au montage, au son… Il apparaît alors clairement que la 3D ne peut s’exprimer dans nos acquis et nos codes visuels et sonores traditionnels « plats ».

Cette gigantesque usine à émotions, qui décuplent les sensations, se retrouverait alors amputée de son essence même et nous couperions le lien.

C’est pourtant ce qui se passe essentiellement à tous les stades de fabrication d’un projet relief en image réel ou en animation. Quelque soit le pays, les motivations, quelque soit le format, la plupart des producteurs, techniciens et créatifs n’investissent souvent ni leur temps, ni leur argent au bon endroit : la naissance d’un projet, la phase créative et la préparation.

C’est pourtant bien là que le champ des possibles est ouvert, que les membres d’une équipe technique et artistique ont le « temps de cerveau disponible » pour expérimenter par eux-mêmes, altérer la peur de l’inconnue et susciter l’envie et la créativité.

Je ne parle pas ici d’apprendre le jargon du stéréographe ou les limites physiologiques mais bien d’envisager la 3D comme un outil d’expression artistique à par entière dont nous pouvons découvrir l’immensité de son potentiel visuel et sonore.

J’ai assisté à la rencontre entre Wim Wenders et Alain Derobe en 2009 et participé à l’incroyable aventure « PINA » en tant que stéréographe principal. Ces deux grands hommes, avec une expérience longue comme le bras ont remis humblement en question leurs acquis, testé, poussé les limites, analysé puis fabriqué.

Depuis lors, notre collaboration avec Wim et sa compagnie Neue Road Movies n’a cessé de se développer sur d’autres projets : installation artistique, documentaires d’architecture, films étudiants, fiction intimiste… et même si Alain nous a quitté en 2012, le mode opératoire à chaque nouveau projet reste le même : rassembler les compétences, confronter les idées, tester, explorer : créer.

Le CCFL nous offre aujourd’hui cette perspective généreuse, alors allons !

 

Joséphine Derobe – 2014